La fin de l’histoire

La fin de l’histoire

21 novembre 2019 10 Par Rémi Valet

Débutée dans le faste et les paillettes des ambitions pharaoniques de Dimitri Rybolovlev en 2013, l’histoire de Falcao à Monaco s’est conclue six années plus tard dans l’anonymat des dernières heures du mercato, fiévreusement animées par le PSG. Une sortie plutôt discrète qui contraste avec l’onde de choc mondiale qu’avait provoquée la signature d’un joueur promis au Real Madrid chez un promu en Ligue 1. Comme un symbole des sentiments ambivalents qu’aura inspiré le Tigre aux supporters asémistes durant son bail en Principauté, entre départ en catimini et gestes de génies. Retour sur les 6 ans de la star colombienne sur le Rocher pour se faire une idée de la place qu’il occupera au panthéon des légendes de l’AS Monaco.

Après avoir touché les étoiles, le retour à la réalité du « projet » est rude pour les amoureux de l’ASM. L’été, terrible, entame même l’enthousiasme des plus optimistes. Tous les joueurs de l’équipe historique de la saison précédente font l’objet de rumeurs de départ, et les intentions de la direction asémiste sont désormais bien connues, « personne n’est intransférable ». Ainsi,  c’est Benjamin Mendy, Tiémoué Bakayoko, Bernardo Silva et Kylian Mbappé qui quittent le navire monégasque à l’intersaison. Valère Germain et Nabil Dirar, importants dans le groupe, en font de même. Jusqu’au bout du marché estival, chaque joueur de l’effectif est susceptible d’être transféré. Dans cette dislocation douloureuse et progressive qui jalonne l’été des supporters de la diagonale, une éclaircie dans le ciel orageux. C’est Falcao, le capitaine, qui prolonge son bail en Principauté de deux années supplémentaire dès le 7 juin 2017, sans avoir jamais laissé planer le doute sur un potentiel départ.

Le Tigre a les épaules larges. Il en faut pour regonfler le moral des habitués du Stade Louis-II à la sortie d’une intersaison estivale mouvementée. Il débute alors le nouvel exercice en météorite, capitaine guidant ses troupes décimées par le marché des transferts. Désormais orphelin de Mbappé et Germain, Falcao est associé à l’improbable Adama Diakhaby ou à la recrue Stevan Jovetic, pour 13 buts en 10 journées. Létal, le Colombien ne touche plus beaucoup de ballons dans une équipe au jeu offensif beaucoup moins fluide et qui ne domine plus autant son sujet. Sur ses 10 premières frappes cadrées de la saison, il inscrit 9 buts.  C’est grâce à ses exceptionnelles qualités de finisseur que l’ASM démarre bien son championnat, avec 9 succès sur les 12 premières rencontres en L1. L’ombre au tableau ? La Ligue des Champions. Les monégasques terminent fanny avec 0 victoire sur les 6 matches de poule, malgré trois réalisations du capitaine. C’est ainsi que se termine la superbe année 2017 du Tigre, qui aura inscrit 37 buts, sélection et club confondu, retrouvant le standing qui le plaçait dans les meilleurs attaquants de la planète avant son arrivée sur le Rocher. Il devient également le meilleur buteur de tous les temps de la sélection colombienne, au sein de laquelle il retrouve une place de titulaire et le brassard.

Malheureusement, après le soleil vient la pluie. Dès les premières semaines de 2018, la mécanique s’essouffle. Désormais aligné seul en pointe par Jardim, le Tigre est sevré de ballon, et ne parvient plus à prendre les défenses à défaut. Dans son sillage, c’est toute l’équipe de la Principauté qui piétine. Souvent indigente dans le jeu, elle s’en remet aux exploits de Rony Lopes et Stevan Jovetic pour finir le championnat à la seconde place. Sur le papier, la saison reste de bonne facture, avec une qualification directe pour la Ligue des Champions, et une L1 conclue à 18 buts en 26 matchs pour le Tigre. Grâce à un doublé de Falcao en demi-finale, l’équipe princière joue même une deuxième finale de Coupe de la Ligue face à un Paris-Saint-Germain encore trop fort.

Toutefois, par ses productions sur le terrain, l’ASM inquiète ses supporters. Manque de maîtrise tactique, peu de liant entre les lignes, un état d’esprit parfois discutable chez quelques piliers de l’équipe championne qui n’ont pas digéré le titre, ou le mercato ; nombreux sont les symptômes d’une équipe en fin de cycle et d’un staff en manque de solutions. Exemplaire, Falcao prend souvent la parole devant les médias durant la saison, en bon capitaine, régulièrement adoubé par ses pairs. Leader d’un vestiaire devenu bien morose, il ne laisse jamais transparaître son agacement quant à son isolement à la pointe de l’attaque et la pauvreté du jeu offensif monégasque. Sur le terrain, si son physique le trahit parfois, son calme impressionne.  Un arbitre de L1, sous couvert d’anonymat, rendra hommage au comportement de l’attaquant : «Un garçon comme Radamel Falcao est absolument délicieux. Un modèle de bonne éducation et un leader exemplaire pour ses coéquipiers. Quand un joueur doté d’un tel charisme indique la bonne marche à suivre, tout le monde se met au diapason et le match se déroule sans accroc.» A l’économie dans les dernières encablures de cette « saison d’après » éprouvante à bien des égards, le Tigre a le regard braqué sur l’objectif d’une vie. A 32 ans, il participera à sa première Coupe du Monde et guidera sa Colombie en capitaine. L’aventure est de courte durée. Sortis des poules, les Cafeteros sont éliminés par l’Angleterre en huitièmes de finale aux tirs aux buts. Falcao ne trouvera qu’une seule fois le chemin des filets, face à la Pologne de Kamil Glik.

A l’issue du mondial russe, en capitaine exemplaire, Falcao reprend vite l’entrainement sur le Rocher pour pouvoir débuter le championnat avec son équipe. Las, il voit encore partir Fabinho, Thomas Lemar et surtout Joao Moutinho, duquel il était proche. Remplaçant lors de la première journée de la L1 2018-2019 à Nantes, il entre à 20 minutes du terme pour offrir la victoire à l’ASM avec un but et une passe décisive pour Jovetic. L’association entre le monténégrin et le colombien s’annonce prometteuse, et cette victoire à l’extérieur permet aux monégasques de débuter la saison sous les meilleurs auspices. Malheureusement, la suite sera un long et douloureux calvaire.

Les limites de la saison passée n’étaient que les prémices de la catastrophe industrielle de grande ampleur que va vivre l’ASM. C’est tout le club qui boit la tasse, après 5 années de suite sur le podium. Après 10 matches sans victoires, Jardim est démis de ses fonctions. Pari insensé d’une direction paniquée, c’est le débutant Thierry Henry qui le remplace. Sportivement, rien ne change et l’ASM glisse dans la zone rouge, sans parvenir à s’en extirper. Dans ce marasme, Falcao tente de garder le cap malgré un isolement total à la pointe de l’attaque. Alors qu’une hécatombe de blessures touche l’effectif monégasque, le capitaine ne se cache pas et assume son statut, au cœur d’un groupe de jeunes joueurs perdus. Malgré un physique déclinant et une animation offensive inexistante, son instinct de finisseur reste vif, rare atout sur lequel peut compter une ASM à la dérive. Lors des victoires vitales contre Caen (0-1) et Amiens (0-2), concurrents directs pour le maintien, il inscrit les trois buts monégasques. Mais les défaites continuent de s’enchainer – humiliante pour certaines -, et le spectre d’une descente inquiète tout l’état-major monégasque qui, à court d’idée, prend l’invraisemblable décision de faire revenir Jardim aux commandes de l’équipe en janvier. A la faveur d’un mercato dispendieux, le portugais parvient à redresser la barre et à éloigner l’ASM de la zone rouge grâce notamment à des victoires contre Lyon et à Lille. Falcao joue pleinement son rôle dans cette mission sauvetage, toujours capitaine, et toujours buteur. Sur les 38 buts inscrits par l’équipe du Rocher sur le championnat, il est impliqué sur 17, avec 15 buts et 2 passes décisives. A bout de souffle, le Tigre conclut ainsi son histoire monégasque en véritable sauveur.

Depuis sa signature en 2013, Falcao a tout connu sous le maillot de l’ASM. Arrivée triomphale, grave blessure, départ en catimini, retour en fanfare, capitaine courage. Champion de L1, demi-finaliste de C1, et lutte pour le maintien. Ranieri, Jardim, Henry, mais aussi Rivière, Mbappé et Diakhaby. Avec 83 buts en 140 apparitions, Radamel Falcao est le quatrième meilleur buteur de l’histoire du club de la Principauté derrière l’intouchable Onnis (223 buts), Lucien Cossou (115) et Dalger (89).

Le Colombien est l’un des symboles de la nouvelle ère de l’AS Monaco, de ses succès, de ses échecs, mais aussi des excès et des dérives de l’époque. Son parcours atypique épouse parfaitement la singularité du club de la Principauté, feutré, élégant, ambitieux mais chantre du nouveau foot-business où la voix du porte-monnaie porte plus que celle du cœur et où l’on compte avant d’aimer.  Si son arrivée et son départ sont des affaires de gros sous, Falcao est indubitablement devenu l’une des légendes de l’AS Monaco, buteur et capitaine titré, portant haut l’étendard de la Principauté en Coupe d’Europe. Son départ par la petite porte en Turquie, sans ovation, ne rend pas honneur à son parcours princier, mais s’intègre finalement comme l’issue logique d’une histoire à rebondissement entre Falcao et Monaco.

Photo : asmonaco.com

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